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Tempi fa, Corse, Porto, Ota, photographies du XIXe et XXe siècle.

Maria Fiordispina Padovani

                                                 Cela se passait en 1845, elle avait tué l'homme, qui après l'avoir mise enceinte, s'exonéra de ses obligations, de sa promesse de mariage et la diffama. Réparation de l'outrage et de l'honneur familiale. A travers son procès c'est la vie de cette jeune fille, et une fenêtre ouverte sur la vie au village, les codes d'honneur et les règles de vie de l'époque qui transparaissent de ce récit.

 

 

 

 

Le Droit, 22 octobre 1845.

Mœurs corses. Un instituteur tué par sa maitresse.

       Corte (Corse), 12 octobre.  Séduite par une promesse de mariage plusieurs fois renouvelée, une jeune et honnête personne de l'ancienne province de Vico avait eu la faiblesse d'entretenir une liaison intime avec l'instituteur de la commune.

     Sa confiance dans la sincérité et la durée de son attachement étaient d'autant plus grandes, que les convenances d'âge, de condition et de fortune, semblaient lui garantir la prochaine réalisation du plus cher de ses vœux.

      Elle s'était flattée d'un autre côté que la naissance d'un enfant aurait été un lien de plus, que la tendresse du père lui répondrait de la fidélité de l'amant. Cependant elle ne tarda pas à s'apercevoir que sa confiance dans la foi des serments les plus solennels n'était en définitive que l'illusion d'un amour crédule. A l'infidélité vint se joindre la dérision.

      Le magister de la commune déclara qu'il n'avait jamais songé à une pareille union. C'eût été une véritable mésalliance; sa position et ses talents lui permettaient de porter plus haut ses vues et ses hommages. ce langage imprudent ne pouvait manquer de blesser profondément les parents de la fille délaissée. Le laisser impuni leur semblait une lâcheté. Il fut décidé qu'on en tirerait immédiatement une vengeance éclatante.

      - "Non, dit la jeune et énergique Fiordispina, c'est à moi et à moi seule qu'il appartient de punir le traitre: Il ne sera pas dit que j'ai compromis mes frères après les avoir déshonorés. C'est de cette main qui sans ses perfides étreintes serait encore pure, qu'il recevra le coup mortel." Comme le plus jeune de ses frères insistait: "Non, encore une fois, ajouta-t-elle, c'est bien assez que ma famille ait à rougir de mes faiblesses. D'ailleurs j'ai trois fois plus de courage qu'il n'en faut pour châtier son insolence; si le cœur a failli, le bras ne faillira point."

      Un autre motif de ressentiment vint hâter l'explosion de la vengeance. On lui rapporta que l'instituteur tenait des propos de nature à faire supposer que d'autres avaient partagé avec lui ses faveurs: que dès lors on devait concevoir sans peine les motifs de son refus et de sa répugnance.

       L'ayant aperçu jouant aux cartes sur la place du village, la jeune Fiordispina s'avançant vers lui d'un pas ferme:  "Est-il vrai, lui demanda-t-elle d'un ton calme mais décidé, que tu me méprises, après m'avoir trompée? On m'assure que tu voudrais me faire passer pour une prostituée?" Surpris d'abord de cette brusque interpellation, le maitre d'école voulut s'esquiver: "Réponds donc, reprit cette amante irritée, ou je te brûle."

      Pour toute explication, l'instituteur, la regardant avec un sourire sardonique, reprit tranquillement la partie interrompue; mais ce devait être pour la dernière fois.

      "Est-ce ainsi que tu répares l'outrage fait à ma réputation et à l'honneur de ma famille, misérable! s'écria-t-elle en dirigeant contre sa poitrine un pistolet caché sous sa robe; il faut que tu meures." Quelques jours après il rendait le dernier soupir.

      Cette femme a traversé la ville de Corte le 8 du courant sous la garde de la gendarmerie. Elle s'est constituée volontairement, pour être jugée aux prochaines Assises de la Corse.

     Sans être jolie, elle est remarquable par la noblesse de son visage et le jeu spirituel de sa physionomie. ce qui domine dans l'ensemble de ses traits et de sa personne, c'est un caractère frappant de virilité, que tempère la modestie de son maintien. Sa taille est haute et bien prise.

 

 

 *****

 

Cour d' assises de la Corse (Bastia).

Présidence de M. Gavini, conseiller.

Audience des 9 et 10 décembre 1845.

(Correspondance particulière du Droit, Bulletin des Tribunaux.)

Affaire de Fiordispina Padovani. - Assassinat commis par une fille sur son amant.

         La grand'salle suffit à peine à l'auditoire nombreux et choisi qui se presse de toute part pour assister à ces débats. Plusieurs dames occupent des places réservées dans les tribunes. On remarque derrière les sièges de la Cour M. le maréchal Sébastiani; M. le général duc de Saint-Simon, pair de France; M. Pompeï, ex-préfet d'Indre-et-Loire; M. Jules de Champmorin, colonel du 10e de ligne; plusieurs magistrats, jurés et avocats.

         L'accusée est introduite. En vain fait-elle des efforts pour retenir ses yeux fixés modestement sur le sol, la nouveauté du lieu où elle pénètre pour la première fois, le bruit qui se fait à ses côtés, une population immense au milieu de laquelle elle ne connaît que quelques témoins, le désir d'y rechercher sa mère, qu'elle trouve enfin, et avec laquelle elle échange un léger sourire arrêté par un triste soupir, l'emportent et font remarquer ses traits.

         Sa taille est ordinaire, son visage assez agréable, ses yeux noirs et ses cheveux châtain clair, son teint légèrement coloré. sa mise est simple et propre. Trois épingles en or attachent sur ses épaules et sur sa poitrine un châle en laine imprimé fond noir.

         L'huissier de service annonce la Cour, et un silence profond s'établit.

   M. le président à l'accusée. - Levez-vous. Quels sont vos noms, âge, profession et lieu de naissance ?

   L'accusée. - Maria Fiordispina Padovani, âgée de 22 ans, ménagère, née et demeurant à Ota, près Vico.

        Mes Viale, ancien procureur du roi, et Montera, avocats, sont au banc de la défense.

       L'acte d'accusation reproche à l'accusée d'avoir donné la mort, avec préméditation, au moyen d'un coup de pistolet, à Achille Franchi, instituteur communal, dans les circonstances qui sont avouées par la fille Padovani, et que nous allons entendre répéter de sa bouche.

        Quatorze témoins sont assignés; le curé d'Ota ne répond pas: il est malade. Les défenseurs de l'accusée demandent le renvoi de l'affaire à une autre session; car, disent-ils, ce procès git tout entier dans la moralité, et comme c'est en sortant de chez M. l'abbé Brosini que le crime a été commis, personne ne peut nous dire quelle a été la conversation tenue par cet ecclésiastique.

        M. le procureur-général s'oppose au renvoi, du moins quant à présent. Le curé d'Ota, dit le ministère public, n'a jamais été entendu, nous ne savons pas ce qu'il peut dire. Quand sa présence sera utile aux intérêts de la justice, et lorsque je dis les intérêts de la justice, j'entends à la fois et l'intérêt sacré de la défense et celui de la société qui accuse, je serais le premier à m'unir aux défenseurs pour requérir le renvoi de l'affaire.

        La Cour, après en avoir délibéré en la chambre du conseil, a ordonné qu'il serait passé outre aux débats, sauf à prendre, dans l'intérêt de la justice, telles mesures qu'elle croira convenables.

        M. le président fait retirer tous les témoins, et demande à l'accusée de raconter les circonstances du fait qu'on lui reproche.

        L'accusée. - En 1833 vint à Ota, en qualité d'instituteur, l'infortuné Franchi; il logeait en face de ma maison. Pendant une année entière il me poursuivit de ses instances, de ses messages. Mon père était mort, ma mère avait convolé à de secondes noces dans un autre village. J'avais à soigner mon grand-père octogénaire, mes deux frères et une sœur plus jeune que moi. Je restai sage; je ne voulus jamais l'écouter. Un jour, il s'aperçut que j'étais seule à la maison; il s'y introduisit. Il me fit mille promesses; il me jura qu'il m'épouserait. Dans ses transports d'amour, il me jeta par terre. J'étais à lui. Revenue de ma stupeur, je fondis en larmes. Il sortit, puis il revint quelques instants après me réitérer ses promesses et me supplier de ne rien dire à personne de ce qui venait de se passer. Ses relations continuèrent; je devins enceinte. Ma grossesse devenait apparente, et l'instituteur me disait de simuler une autre indisposition jusqu'au mois d'octobre, car il comptait aller, pendant les vacances, chez lui à Lopigna, en parler à son père et revenir m'épouser avec le consentement de celui-ci.

       Ma famille commençait à s'inquiéter de mon état; elle parlait de me soumettre à un traitement; elle voulait me marier. Je finis par tout avouer à mon frère et à mon cousin-germain. On attendit le retour de l'instituteur. Il arriva. Mon cousin voulut lui parler le premier; mais l'instituteur nia avoir eu des relations avec moi; il ajouta que, dans quinze jours, cette affaire serait éclaircie et son innocence reconnue. Mon frère y alla à son tour, et lui fit les propositions les plus avantageuses. " S'il s'agit de la dot, lui dit mon frère, nous considérons Fiordispina comme un garçon". Franchi protesta toujours qu'il n'était pas l'auteur de ma grossesse. En attendant, il faisait courir le bruit que j'avais été la bonne amie d'un bandit nommé Séraphin Battini, de son frère Jean Battini, d'un certain Francescone Leca. Il chercha le bandit et l'engagea à se déclarer l'auteur della corpata (de la grossesse).

        Le bandit ne voulut pas prendre sur son compte cette calomnie, et chargea un habitant du village de donner à Franchi un démenti formel. Mon grand-père, mes frères ne voulaient plus me voir. Ils m'avaient chassée de la maison; je vivais avec une femme qui eut pitié de mon état et me reçut chez elle. J'étais dans le huitième mois, je priai mon cousin de me ménager une entrevue avec l'instituteur. J'y fus. En me voyant entrer, Franchi s'écria: Que veut cette femme? - Autrefois, c'étais vous, lui dis-je, qui veniez me chercher, maintenant c'est moi. L'instituteur protesta qu'il ne m'avait jamais connue. Je voulus retenir mes larmes, mais bientôt après j'éclatai en sanglots. Mon frère les entendit de sa maison; il accourut et me fit sortir de là.

        Quand j'étais dehors, il renouvela ses propositions à mon séducteur, qui les refusa encore.

        Au mois de janvier, j'accouchai d'une fille, qui mourut au bout de six jours. Je fis supplier Franchi de faire enregistrer cette enfant en son nom; il ne voulut point. Enfin, je renonçais à toute demande de mariage. Je me contentais d'un simple aveu de sa part. Il fut inexorable.

       Mon frère, mon cousin, se rendirent successivement chez M. Franchi, lieutenant en retraite à Lopigna, lui racontèrent les choses et l'invitèrent à engager son fils à les réparer. Cet ancien officier promit de se rendre à Ota au mois d'octobre 1845, pour prendre des renseignements, alors que son fils serait en vacances.

       En attendant, on disait dans la commune que l'instituteur changeait de résidence; on ajoutait qu'il devait épouser une des demoiselles chez lesquelles il logeait: on la nommait même. Cette famille était devenue mon ennemie; elle répandait des bruits contraires à ma réputation. Je fus chez M. le curé pour le prier d'engager Franchi à ne pas me calomnier et à m'accorder une dernière entrevue. Le curé, me répondit : Il me recevra mal, comme lorsque je lui ai parlé pour vous il y a quelque temps. N'importe, ai-je ajouté, vous recevrez ses insultes, pour l'amour de Dieu. Allez -y je vous supplie ! Le curé, avec sa bonté évangélique, accepta cette mission, et le lendemain, lorsque je fus auprès de lui pour en connaître le résultat, il me dit : "Malheureuse fille ! vous n'avez rien à espérer ! A mes interpellations, l'instituteur à répondu en ces termes : Comment, elle a toujours dans la tête que c'est moi qui l'ai rendue enceinte ? Elle ose encore prononcer mon nom, cette p.... ? Dans ce moment-ci, elle est enceinte de quatre mois d'un homme marié, de Francescone Leca".

        Je sortis de chez M. le curé, sans mot dire; le sang m'étais monté à la tête; ma raison m'abandonnait. Je me voyais perdue, abandonnée; avilie, calomniée par l'homme aux désirs duquel j'avais résisté pendant une année entière. Il savait que je n'avais cédé que sur ses promesses réitérées, et il me traitait ainsi ! Egarée, je courus dans la chambre de mon frère; il était absent. Je savais où il tenait un pistolet : J'ouvris sa malle, je pris l'arme. L'instituteur, dans l'intervalle d'une classe à l'autre se tenait sur la place. J'y fus immédiatement; il s'y trouvait en effet. Il était occupé à regarder une partie de cartes, je fis feu sur lui; j'ai appris après qu'il avait été blessé au dessus de l'oreille gauche. Je pris la fuite; mais bientôt après, je me remis entre les mains de la gendarmerie.

         M. le président à l'accusée. - Dans votre village, le bruit ne s'était-il pas répandu que vous aviez des relations avec d'autres individus ?

        L'accusée. - Un certain Francescone Leca m'avait fait demander en mariage. J'ai refusé sa main, parce qu' il vivait avec une femme qu'il avait épousé clandestinement devant l'Eglise (a mal destino). Leca, qui est d'un caractère vain et léger, pour se venger de mes refus, se vantait d'avoir eu des relations intimes avec moi, et même que j'étais enceinte de lui de quatre mois.

        M. le président. - Il est positif que vous n'étiez pas enceinte au moment de votre arrestation. Après l'évènement du 16 juillet, Franchi vous fît-il des propositions?

        L'accusée. - Non, il fut transporté aux bains de Vico, où il mourut quarante jours après, des suites d'une opération faite dans le but de lui extraire la balle, qui s'était enclavée dans les os de la tête. Là, il dit qu'il avait eu des relations avec moi, mais qu'il n'avait pas été le seul. Il persista à dire que j'étais enceinte.

        On procède à l'audition des témoins.

Fieschi Jean, dépose :

        Nous étions douze ou quatorze jeunes gens sur la place, les uns jouant aux cartes, les autres pariant pour ou contre, et tous regardant le jeu. Tout-à-coup, une explosion d'arme à feu se fit entendre. Une voix s'écria : Tiens !... Et Franchi ajouta : Je suis mort! la vache m'a tué. Fiordispina prenait la fuite. Me rendant à Ajaccio, pour déposer devant M. le juge d'instruction, je rencontrais le bandit Séraphin Battini, qui me raconta que l'instituteur l'avait prié de s'attribuer la grossesse de Fiordispina; mais le bandit ne voulut point y consentir.

D. Que dit-on dans le village sur la réputation de Fiordispina? -R. Les uns disaient qu'elle avait bien fait; les amis de Franchi reprochaient à l'accusée d'avoir eu des relations avec Francescone: mais ce dernier est un fanfaron qui se vante de beaucoup  de choses. A tout prendre, la réputation de Fiordispina est bonne.

Luciani Dominique. - j'ai rencontré Fiordispina qui fuyait, un pistolet à la main. J'entendis Franchi se plaindre de cette fille, il disait qu'elle était enceinte des œuvres de Francescone Leca. Mais ce bruit était très-vague, car, d'une part, la grossesse ne s'est point vérifiée, et, d'un autre coté, Fiordispina a refusé de se marier avec Francescone, qu'on disait être l'auteur de cette prétendue grossesse.

Catillon, sous-lieutenant de voltigeurs corses. - L'instituteur Franchi, trois mois avant sa mort, vint me demander de le faire accompagner par deux voltigeurs, car il craignait les parents de Fiordispina. Je l'aurais épousée, ajouta-t-il, mais elle a eu des relations avec Francescone Leca.

Susini Michel. - J'étais l'un des quatre partenaires qui étaient au jeu. L'instituteur se trouvait près de moi. Je ne vis pas la personne qui venait de le blesser. Franchi la désigna et ajouta: elle est même enceinte en ce moment. On parlait au village de Francescone, mais Fiordispina a refusé de se marier avec lui, et l'on pense que c'est par dépit que ce dernier se vantait d'avoir abusé de Fiordispina. Du reste Francescone est d'un caractère tel, que si aujourd'hui il cause avec une femme, demain, il publie qu'il l'a embrassée.

Leca Mathieu, parent éloigné de l'accusée. - Le témoin était aussi sur la place; pas un mot n'a été prononcé avant l'explosion. La réputation de Fiordispina est équivoque. Alors qu'elle était à peine âgée de 16 ans, dit le témoin, elle faisait des cadeaux en vin, en huile, aux deux frères Battini, et le pays murmurait. Six mois avant son accouchement, la mère de Fiordispina, vers la fin du mois de juillet 1844, sachant que je devais aller au village de Chidazzo, me dit, en présence de sa fille, de chercher à marier celle-ci avec un certain Benedetto-Maria de cet endroit. J'étais décidé à demander quelles auraient été les prétentions de cet individu quant à la dot, lorsque, chemin faisant, je rencontrais Francescone leca, qui me dit: "Fiordispina se marie hors d'Ota, mais elle est enceinte. - Enceinte! m'écriai je, et de qui? -On dit de moi, mais ce n'est pas vrai. -Personne au village ne dit cela, tu es le premier individu qui m'en parle. - Si on veut me la donner, je la prendrai, elle est gentille et sa dot est assez rondelette. -Mais tu es marié. -Bast! je n'en veux plus de ma femme, nous sommes séparés depuis huit mois, et d'ailleurs, il n'y a eu entre nous d'autre mariage que celui de l'Eglise, et encore je me suis présenté à l'Eglise au moment où le curé disait sa messe, et je me suis écrié: Celle-ci est ma femme..., et elle: celui-ci est mon mari".

       Après une telle conversation, ajoute le témoin, je me suis abstenu de parler avec Benedetto-Maria; mais de retour à Ota, je n'eus rien de plus empressé que de communiquer à la mère de Fiordispina le motif pour lequel je n'avais point fait sa commission à Chidazzo.

        La mère protesta de l'innocence de sa fille, et pour en être plus certain, elle me renvoya au curé. Cet ecclésiastique m'assura que Fiordispina était sage. Six mois après elle est accouchée d'une fille, dont la paternité était attribuée à l'instituteur Franchi par la majorité de la population.

D. Quelle peut être la dot de Fiordispina? - R. Neuf mille francs à diviser en quatre, ce qui fait environ 2 230 francs pour chaque enfant.

D. Les autres témoins ont dit que Francescone aime à se vanter, et que personne ne croyait à ses relations avec Fiordispina ! - R. Ce que j'ai dit est la vérité.

M. le président à l'accusé. - Avez-vous chargé ce témoin de vous chercher un mari ?

L'accusé. - J'étais présente lorsque ma mère causait de cela, mais je ne pouvais rien dire à cause que l'instituteur m'avait demandé le secret jusqu'au mois d'octobre.

        Du reste, ce témoin, quoique un peu parent, était l'ami intime de Franchi. Il a été mis en état d'arrestation plus d'une fois comme suspecté de faux témoignage.

        Après cette déposition, la séance est levée.

        A la seconde audience, on entend les témoins Bevilacqua (Michel), Franchi (Ursule-marie), Leca (Marie-Thérèse), Franchi (Pierre-Paul), Padovani (Joseph), Benedetti, médecin, et le voltigeur Padovani.

        Tous ces témoins s'accordent à dire qu'avant l'arrivée de l'instituteur Franchi, la conduite de Fiordispina était sans reproche; qu'après, Francescone s'était vanté d'avoir eu des relations avec elle, mais chacun savait qu'il était un hâbleur, un vantard, et que celle-ci avait refusé de s'unir à lui.

M. le président ordonne qu'il soit donné lecture de la déposition d'Achille Franchi.

        Le blessé déclare, sous la foi du serment, devant M. le juge d'instruction, n'avoir jamais eu de relations avec Fiordispina.

M. le président ordonne également que le père de la victime sera entendu en vertu du pouvoir discrétionnaire qui lui est confié par la loi.

        Un vieillard se présente portant une barbe blanche, longue et épaisse; il déclare se nommer Marc Franchi, âgé de 64 ans, lieutenant en retraite.

M. le président, au témoin. - Combien payez-vous de contributions? R. 34 ou 35 francs, non compris une patente pour la moitié d'un moulin à farine.

D. Combien d'enfants avez-vous ? - R. Il me reste trois garçons et quatre filles.

D. Où avez-vous servi ? - R. D'abord à Naples, puis en France avant les Cents-Jours, sous Louis XVIII. Je me suis retiré du service après avoir été à Waterloo.

D. Dites à MM. les jurés ce que vous savez sur la mort de votre fils ?- R. Au mois de janvier dernier, mon fils m'écrivit qu'on voulait l'obliger à se déclarer le père d'un enfant qui ne lui appartenait pas, et à épouser la nommée Fiordispina Padovani. Je lui répondis que s'il avait eu quelque chose à se reprocher, il devait réparer ses torts. Un cousin de Fiordispina vint me voir pour arranger cette affaire. Je lui dis : Mon fils nie; mon fils prétend que d'autres ont eu des relations avec cette jeune personne. Eh! bien, je suis un homme d'honneur, je me rendrai sur les lieux; j'entendrai les grands, les petits, le vieux, les jeunes, et si mon fils est coupable, je vous déclare qu'il n'épousera aucune autre femme que votre cousine. Le temps est ici un élément nécessaire, veuillez me l'accorder dans l'intérêt de tous. Il y a plus, si Fiordispina est mal vue de sa famille, si on refuse à lui donner les secours dont elle a besoin, qu'elle vienne auprès de moi, je partagerai avec elle le pain de mes enfants. Au mois d'octobre, alors que mon fils ne sera pas à Ota, qu'il ne pourra pas surveiller mes démarches et les diriger dans son intérêt, je viendrai, je vous l'affirme.

        Le cousin partit content; lorsque, peu de temps après, je reçus la visite du frère de Fiordispina. Celui-ci me fit observer qu'au mois d'octobre c'était trop tard, car alors Franchi aurait quitté la commune et ne pourrait plus être tué par lui, la distance qui divisait Ota de Lopigna étant trop grande. A ces mots, je sentis mon sang, dit le vieux père, se refouler dans le cœur. Cependant, je ne perdis point contenance, et je fis comprendre à ce jeune homme qu'il devait m'accorder jusqu'au mois d'octobre. Il ajouta: - Quant à moi, j'y consens; mais ma sœur veut le tuer; elle n'attendra point. Oh ! si c'est votre sœur, laissez-la faire. Si elle aime mon fils, elle ne le tuera pas, soyez-en certain. j'espère la trouver innocente, et alors elle sera ma fille.

       Le frère me quitta satisfait et me promit d'attendre... Le 16 juillet, deux mois et demi avant l'époque fixée, cette femme sanguinaire lançait une balle homicide dans la tête de mon pauvre fils !! (Le malheureux père essuie deux grosses larmes qui coulent de ses paupières).

D. Etait-il question que votre fils changeât de résidence ? - R. Jamais.

D. Avez-vous demandé à votre fils, après l'événement, s'il avait eu des relations avec l'accusée ? - R. Oui, à deux reprises différentes; avant sa confession et sa communion, et après. Avant l'arrivée du prêtre, je dis à mon fils : - Tu vas te réconcilier avec Dieu, dis toute la vérité. Dis-moi: as-tu eu des relations avec Fiordispina ? - Non, mon père, dans les neufs mois qui  ont précédé ses couches, jamais, je vous le jure.

        Après sa communion je me suis jeté à ses pieds, et je lui ai encore fait la même question les larmes aux yeux; j'ai obtenu la même réponse. Ah ! messieurs, je demande justice; depuis la mort de mon fils je ne vis plus !

       Cette déposition a produit une grande sensation. Fiordispina n'a point osé regarder en face ce pauvre père; elle a constamment tenu son visage caché dans ses mains, et de temps en temps elle s'essuyait le front.

        Après la lecture du procès-verbal constatant la nature de la blessure, la parole a été donnée à M. le procureur-général, qui a soutenu l'accusation.

        Mes Montera et Viale ont présenté la défense de l'accusée. Les défenseurs ont soutenu non seulement la provocation morale, mais la légitime défense.

        Les avocats soutiennent enfin que Fiordispina, en s'armant d'un pistolet après la réponse du curé, avait perdu, comme dit le Dante ; Il ben dell' intelletto, elle avait perdu la raison, la liberté, la volonté, le choix, l'empire de soi-même. Une seule idée la dominait : le déshonneur, le désespoir ! Une force irrésistible l'a entrainée, la main seule a été coupable !

      M. le président a résumé les débats avec beaucoup d'impartialité. " Un crime nouveau, a dit ce magistrat, est venu augmenter notre douleur ; il est soumis à votre jugement. Du temps de nos ancêtres, lorsqu'une fille s'oubliait, les hommes prenaient les armes pour venger son honneur. de là, la plupart des inimitiés sanglantes qui ont désolé le pays. cette triste habitude a disparu, du moins en partie, de nos mœurs, et voilà que les femmes, dont la mission a toujours été celle de la paix, de la douceur, de la résignation, se font hommes pour se livrer à l'assassinat ! "

M. le président pose à MM. les jurés les trois questions suivantes :

1° Si l'accusée est coupable d'avoir volontairement donné la mort à Achille Franchi ;

2° S'il y a eu préméditation ;

3° si l'accusée a été provoquée par des coups ou violences graves envers des personnes.

        la Cour décide, conformément aux conclusions de M. le procureur-général, que la question de blessures graves, sans intention de donner la mort ne serait pas posée.

   M. le président prévient les jurés que, dans le cas où ils penseraient que l'accusée s'est trouvée dans le cas de la légitime défense, ou qu'elle avait perdu le libre usage de ses facultés intellectuelles, ils doivent répondre négativement à la première question.

        Pendant que les jurés sont réunis pour délibérer, les conversations les plus animées ont lieu dans l'auditoire.

        Lorsque la sonnette indique que le verdict est formé, dix minutes se sont à peine écoulées, et cette promptitude fait supposer un acquittement.

M. le président, au chef du jury. - Veuillez faire connaître le résultat de votre délibération.

M. le chef du jury. - Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la déclaration du jury est: Sur la première question, oui, à la majorité. - Sur la seconde, non. - Sur la troisième, oui. - A la majorité, il y a des circonstances atténuantes en faveur de l'accusée.

        Après la lecture du verdict à l'accusée, M. le procureur-général requiert la condamnation à cinq années d'emprisonnement.

        La Cour se retire en chambre du Conseil pour en délibérer.

        Après une très longue délibération, la Cour condamne Fiordispina Padovani à trente mois d'emprisonnement et aux frais;

        Fixe à un an le délai de la contrainte par corps pour le remboursement des frais envers l'Etat.

       Fiordispina a été très contente de cette décision. une foule immense l'attendait  sur la place du Palais-de-Justice. Il n'y a eu aucune manifestation ni pour ni contre, si ce n'est après l'arrêt un léger applaudissement qui a été aussitôt comprimé.

Transcription du Procès par un rédacteur judiciaire. 

Source Bibliothèque nationale de France.  

*****

Parution du 19 décembre 1845 dans la " Gazette de France"

Séduction. - Promesse de mariage. - Meurtre commis par une jeune fille.

         L'affluence considérable qui encombre la salle d'assises, et surtout le concours inusité d'un grand nombre de dames élégantes, s'explique par la nature de l'accusation à laquelle vient répondre une jeune femme dont l'énergie parait égaler la beauté. La présence aux débats de M. le maréchal Sébastiani, que l'on remarque assis à côté de M. le procureur général Decous, a attiré aussi dans l'enceinte de la cour d'assises toutes les notabilités de la ville.

          Au banc de la défense sont assis Mes Viale et Montera.

         Ce procès, entièrement nouveau pour le jury corse, a eu déjà un grand retentissement dans l'intérieur de ce pays, dont les mœurs toutes particulières ont toujours été un objet d'admiration exagérée pour les uns et d'injustes dénigrements pour les autres. La mort d'un parent, le déshonneur d'une jeune fille, telles sont les causes les plus ordinaires de ces longues et terribles inimitiés qui de tout temps ont affligé un pays que la nature a comblé de ses immenses richesses; mais du moins le soin de ces déplorables vengeances était toujours laissé au courage des hommes. Aujourd'hui il n'en est pas ainsi : Une jeune femme trompée par un jeune instituteur, et voulant épargner à ses frères les funestes conséquences que la vengeance entraine toujours avec elle, a armé son bras d'une arme meurtrière, et seule elle a immolé, au milieu d'une place publique, le séducteur qui l'avait trahie.

        Voici les circonstances du crime qui lui est reproché : 

   "Fiordispina Padovani venait d'atteindre sa dix huitième année, lorsqu'elle eut le malheur de perdre son père, qui habitait avec sa famille la commune d'Ota. Sa mère ayant convolé en secondes noces, Fiordispina se trouva en quelque sorte abandonnée à elle-même, n'ayant d'autre appui que celui de ses deux jeunes frères, que les travaux de la campagne tenaient le plus souvent éloignés. Dans cette même commune vivait aussi un jeune homme, fils unique d'un vieux lieutenant de l'Empire, qui habitait la commune de Lopigna; c'était Achille Franchi, instituteur de la commune d'Ota. La maison qu'il habitait se trouvait en face de celle où demeurait Fiordispina. Cette jeune fille, jusqu'alors sans reproche, était sans contredit la plus belle du village; aussi Franchi ne tarda-t-il pas à en devenir amoureux. Il sollicita sa main, et profitant de l'abandon dans lequel se trouvait cette jeune fille, il s'introduisit dans la maison pendant l'absence des frères, et parvint à la séduire.

   Fiordispina ne tarda pas à devenir enceinte; c'est alors qu'elle sollicita son amant de réaliser sa promesse; bientôt elle devint mère. Franchi parut être décidé à l'épouser; mais l'enfant étant mort quelques jours après, Franchi s'éloigna d'elle, et nia ce qu'il avait avoué tout d'abord, qu'il était le père de l'enfant dont elle était accouchée. Ni les prières, ni les menaces des frères de la jeune fille ne purent vaincre l'obstination de Franchi, qui osa même publier que Fiordispina entretenait des relations coupables avec d'autres jeunes gens. L'instruction a même révélé que Franchi avait chargé un certain Luciani, son parent, de proposer au bandit Séraphin Battini, de dire qu'il était, lui, l'amant de Fiordispina, et que l'enfant mort était né de ses œuvres; mais le bandit repoussa cette proposition avec indignation, et menaça même Franchi de le tuer s'il s'avisait de répandre ce bruit.

   Franchi chercha alors à attribuer la naissance de l'enfant à François Leca, de la commune d'Ota. Ce François Leca, jeune homme vaniteux et léger, chercha, en effet, à accréditer ce bruit; mais la procédure et les débats ont prouvé jusqu'à la dernière évidence que ce jeune homme, qui avait sollicité la main de Fiordispina, avait toujours été dédaigné par elle, et que c'était sans doute pour se venger de son refus qu'il se vantait d'avoir eu avec elle des relations coupables.

   Le 14 juin dernier, Fiordispina se rend chez le sieur Canibrosini, curé du village, et le supplia d'employer tous ses efforts pour ramener Franchi à réparer son honneur et celui de sa famille. Cet ecclésiastique voulut bien s'acquitter de ce message: mais la réponse de Franchi fut aussi injurieuse que cruelle pour la jeune fille; car, le lendemain, le curé fit savoir à celle-ci que Franchi lui avait formellement déclaré qu'il n'épouserait jamais une jeune fille qui avait cédé à d'autres, et qu'au surplus il n'était point l'auteur de sa grossesse, puisque, disait-il, il y avait plus d'un an qu'il ne lui avait parlé. La malheureuse jeune fille rentra chez elle le cœur brisé et la rage dans l'âme; elle pleura abondamment; et comme ses frères voulaient la venger aussitôt en tuant le séducteur, elle les pria d'attendre le moment favorable.

   Dans la soirée du 26, l'instituteur Franchi, assis sur un petit mur qui borde la place du village, suivait une partie de cartes qui avait lieu entre quelques jeunes gens, lorsqu'une explosion se fit entendre, et il roula par terre en 's'écriant : "Je suis mort ! "

   Fiordispina se tenait debout devant lui, le pistolet encore fumant à la main, ne proférant que ces seules paroles : "Tiens ! voila pour les parjures et les calomniateurs."

        Franchi survécut pendant quarante jours à sa blessure, et toujours il persista à nier d'être l'auteur de la grossesse de celle qui venait d'attenter à ses jours; il l'accusa même d'être une seconde fois enceinte de quatre mois des œuvres d'un autre ; ce qui était un mensonge, puisque cette prétendue grossesse ne s'est pas développée, quoique Fiordispina ait été arrêtée tout aussitôt après, et soigneusement observée dans la prison.

       Fiordispina est aujourd'hui âgée de 21 ans; c'est une jeune fille au regard expressif et à la parole vive. Sa chevelure noire; qui descend en larges bandeaux sur ses joues, son teint blanc et ses lèvres minces et vermeilles, lui donnent un air fier et mutin, qui dénotent en elle des sentiments vifs et passionnés. Sa mise est très simple et son langage modéré.

        Quatorze témoins ont été entendus, et tous sont venus confirmer les faits que nous venons de retracer."

        L'accusation a été ensuite soutenue avec autant de talent que d'énergie par M. le procureur-général Decous.

     Après une défense chaleureuse de Mes Montera et Viale, l'accusée, déclarée coupable de meurtre avec provocation violente et circonstances atténuantes, a été condamnée à trente mois de prison.

        Quelques applaudissements ont accueilli ce verdict.

        Au sortir de l'audience, une foule immense encombrait la place du Palais-de-Justice.

        (Gazette des Tribunaux.)  

 *****

Quel fût le destin de Fiordispina?

        Elle  accompli sa peine, et le 17 novembre de l'année 1849, à la Mairie d'Ota, elle épousa Charles Antoine Peduzzi, veuf, chef cantonnier âgé de trente huit ans, domicilié à Vico.

Source Archives départementales de Corse du Sud. 

 

                               Elle vécu à Vico quelques années avec son mari, eut deux enfants. Deux garçons prénommés Baptiste et Dominique. Puis la famille quitta Vico.

 

Cela se passait en 1845.

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